lundi 10 novembre 2014

Les secrets de la chambre.

Marie pleure. Son corps est couvert de bleus. C'est leur toute première nuit d'amour et son corps est couvert de bleus. Les bras, les seins, le ventre. Partout. Ça fait une semaine qu'ils sortent ensemble. Elle a voulu attendre, parce que les filles bien attendent. Et elle n'avait pas toujours été une fille bien. En commençant cette relation, elle voulait tout réussir, elle se donnait la chance de construire avec une autre personne, de lui accorder son respect et sa confiance.

Cet homme était un coup de coeur. Intelligent et charmant. Il disait qu'il aimait lire et écrire. Un bel esprit en somme. Elle regarde son corps marqué et ne comprends pas comment elle a fait pour éveiller la bête tapie chez lui. Il n'a pas beaucoup apprécié qu'elle dise "je suis la plus forte" en taquinant. C'est lui l'homme. C'est lui qui a les muscles, la force, qui peut la dompter. Et il la dompte. Se vante d'être un gentil en ville et un vil au lit. Marie lui dit que ça ne se fait pas. La violence, la première nuit. NON. Sans prévenir. Sans avoir rien demandé. NON. Elle aurait dû partir en courant mais elle l'excuse, il a beaucoup souffert avec les filles. Elle prend sur elle. Il faut qu'elle soit compréhensive.

Débute cette histoire qui sera doucement chaotique. Mais de celles où on se convainc que ça en vaut la peine. Les premières semaines sont ludiques et affriolantes fortes de l'ivresse des débuts de tendresse. Elle a tiré un trait sur le malheureux épisode de la première fois. Ils sortent, s'embrassent, se découvrent. Rapidement, Marie est perplexe. Au final il n'aime pas vraiment la lecture. Des migraines récurrentes l'empêchent de s'y consacrer. Il manque de curiosité parfois, elle doit négocier pour qu'ils aillent voir des films qu'elle aime, qu'il s'intéresse à son univers et ce qui la touche. Marie a l'impression qu'on lui a menti sur la marchandise. Sur le papier il avait l'air parfait. Au demeurant il se comporte en gendre idéal. Sauf peut-être quand il entretient des rapports contestables avec des filles d'internet. Marie ne comprend pas trop pourquoi il veut encore voir ailleurs, alors que leur idylle commence à peine. Est-ce qu'elle ne suffit pas? N'a-t-elle pas assez d'enthousiasme en elle? Une fille, deux filles, trois filles. Trop de filles. Rien de concret. Juste des jeux de séduction dont elle est témoin à travers les vitres sans tain que sont les réseaux sociaux. Elle lui dit de corriger ce comportement qui est blessant mais il lui demande d'arrêter de se faire des films, de ne pas être une "drama queen". Elle se déteste pour ce manque de confiance en elle et en lui. 

Marie est touchée mais sur ses gardes. Il la couvre de cadeaux. De cadeaux trop chers. Il lui dit que ça lui fait plaisir, c'est normal puisqu'il l'aime. Mais elle ne veut pas de cadeaux, elle veut discuter, échanger, découvrir l'autre, débattre, confronter des idées et des points de vue. Se nourrir de l'intellect. Elle est une sapiosexuelle pardi! Mais au final lui n'aime pas les trop longues discussions, ça lui donne mal à la tête. Elle le fatigue avec ses attentes. Marie se referme un peu. Le mois de novembre approche. Il y a eu beaucoup de tensions. Les bleus au corps sont devenus des bleus à l'âme. Au lit elle se recroqueville souvent parce que l'osmose n'est pas là, elle pleure des larmes silencieuses. Il intellectualise beaucoup le sexe, manque de sensualité et aime un peu trop Pierre Woodman. Elle lui demande de faire un effort, il doit demander de l'aide parce que le cul c'est le nerf de la guerre. Un soir elle s'en va en courant parce qu'il lui dit de passer chez l'esthéticienne se faire épiler alors qu'elle en revient et qu'elle a le minou tout beau. Il la regarde sans la voir. Mais il l'affiche beaucoup, pour montrer à celles qui n'ont pas voulu de lui qu'il était heureux et qu'il avait SA petite-amie. Elle pense parfois qu'elle est sa béquille sociale. Elle se demande ce qu'elle fait là, pourquoi elle reste. Elle ne veut pas abandonner, ça se construit un couple, ça doit passer les premiers mois d'adaptation. Elle se fait violence malgré son moral qui s'étiole de plus en plus.

Marie est triste. Parce qu'ils se disputent beaucoup. Elle a une trop grande gueule, il n'aime pas beaucoup les filles qui ont trop de tempérament. Le combat des féministes l'épuise, parce qu'on n'entend parler que d'elles et qu'à un moment c'est bon, ça va. Marie sait qu'elle exige beaucoup de choses, elle s'essaie au couple n'en connaît pas les rouages et les fonctionnements. Un jour elle lui demande "C'est quoi mes défauts" et lui "Tes goûts en matière de lecture". Elle ne se savait pas que c'était un défaut. Marie se meurt petit à petit, parce qu'elle devient amère et pleine de fiel. Qu'elle fait beaucoup trop de reproches. Elle peste, doute, veut le changer, l'adapter. De son côté il lui assure qu'il l'aime comme elle est, qu'il n'a rien à lui reprocher, qu'elle doit apprendre à s'aimer, qu'il ne pourra pas le faire pour elle. Marie ne comprend pas pourquoi elle n'arrive pas à faire confiance.
Elle n'y arrive pas. Elle sent que quelque chose manque. Mais quoi?

Décembre puis janvier arrivent, Marie se tait maintenant . Son sang est fait d'amertume. La période des fêtes n'est pas la plus belle. Le premier anniversaire de la mort de sa tante chérie vient de passer, c'est le sixième Noël loin de sa famille, la mélancolie l'étreint. Mais elle se dit que l'hiver passé ça ira mieux. Et puis un jour par sms, il lui fait comprendre qu'il ne veut plus. Comme ça du jour au lendemain. Marie ne comprend pas. Il venait de lui dire "Je t'aime"et là tout à coup, sans prévenir il n'y avait plus d'amour de son côté. Marie lui enjoins d'essayer, de leur donner une chance. C'était leur première crise. Non, non. "Tu n'es plus douce. Tu n'es pas celle que j'ai rencontrée. Nous avons des points de vue trop divergents". "Mais, mais attends. Attends. Pourquoi ne m'as-tu pas fait de reproches au fur et à mesure? Pourquoi m'alignes-tu comme ça?". Il ne veut plus. Il accepte de la voir, pleure avec elle, l'enlace. Elle se dit qu'il y a un espoir. Mais non, il lui confirmera son souhait d'en finir dans un instagram direct. Les fins d'amour 2.0.

Elle pleure. Beaucoup et puis moins. Ce sont les choses de la vie. Même si elle ne comprend pas. Elle prend du temps pour elle, se retire un peu de la vie sociale. Se reconstruit. Pardonne et avance. Et puis Marie découvre sept mois après leur rupture qu'il l'avait trompée alors que ça ne faisait que quinze jours que leur idylle avait commencé. C'était donc ça le grain de sable dans la machine. La pièce manquante du puzzle de ses hésitations. On ne bâtit pas sur un mensonge. Elle rage et pleure. Comme une deuxième rupture. Mais cette fois-ci avec la vraie raison. Ça la soulage. Elle comprend mieux le malaise qui ne la quittait pas.

Marie relève le menton. Elle se souvient de la fille qui sortait de cette rupture, brisée d'avoir fourni tellement d'efforts, d'avoir eu honte de son corps, de son excès de libido, de son manque d'intelligence, de ses accès de tristesse, de son inaptitude à être une fille douce et enthousiasmante. Elle sortait de là convaincue qu'elle n'était pas faite pour être une compagne, qu'elle avait réussi à effrayer et rendre triste un gentil garçon qui ne lui voulait que du bien. Parfois il faut du temps pour se rendre compte qu'on était dans une relation abusive. L'abus ne s'opère pas que dans la violence physique mais aussi morale et intellectuelle. Quand l'âme balbutie il faut s'inquiéter.

Elle ne savait pas qu'elle venait entière et lui masqué. On joue tous un rôle, certains plus que d'autres.


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire